La révolution jacobine de 1792-94 semble avoir été la première rencontre entre les intellectuels et le peuple. Même s'il n'y a pas eu fusion, et si l'unité n'était que le discours officiel pour contrôler et diriger l'énergie, la rencontre semble avoir eu lieu, avant tout passionnelle et certainement souvent lyrique ; cela malgré les dissensions de classes, malgré la rage des milieux populaires contre le capital et ses complices, malgré les intérêts divergents du prolétariat parisien et du pouvoir montagnard bourgeois.
La rencontre, le rapproché, c'est la Convention ouverte au public, les Jacobins peut-être avant tout, les Cordeliers où afflue la sans-culotterie, les sections et la Commune de Paris dirigées par des hommes très instruits, mais pleines d'ouvriers, artisans, boutiquiers, enfin les sociétés populaires de province, où ces derniers, plus peut-être certains campagnards, se mêlent à la petite bourgeoisie urbaine. Les députés, les hommes d'Etat, même les plus renommés, et le peuple se sont vus de près. Et puis il y avait les journalistes, la large diffusion des revues, mais surtout le lien passionnel, de solidarité et de combat, du peuple avec des intellectuels-journalistes comme Marat ou Hébert, qu'on pouvait entendre dans les clubs, et avec qui, probablement, il n'était pas trop difficile de parler un peu.
Bourgeois ne veut pas dire bien sûr intellectuel. Comme député, à priori. Mais l'engagement dans la révolution semble avoir été si fort que tous les acteurs politiques, et plus qu'ailleurs dans les clubs et assemblées, ont été contraints de se poser, on l'imagine, un nombre immense de questions, fondamentales et pratiques.
Robespierre a laissé une pensée forte, importante, à travers ses discours surtout, discours enflammés, qu'il faudra lire (plus enflammés que profonds ? Pas sûr). Saint-Just a écrit, théoricien de l'Etat républicain. Desmoulins était journaliste, parmi les plus influents. Comme Brissot. Il faudrait faire une recherche sur tous les membres de la Convention.
Des questions sont à poser sur ces journaux : quelle est la part de la propagande, celle de la pensée ? Si pensée il y a dans ces revues, elle est avant tout polémique. C'est la guerre des opinions, il faut taper fort, de façon imagée, avec des cibles claires.
Il n'y a pas vraiment, semble-t-il, de théoricien de la révolution. Sa pensée se crée dans l'action, dans l'urgence et l'affrontement, avec la nécessité de l'efficacité. Robespierre, notaire d'Arras devenu membre éminent du Comité de salut public, est-il un intellectuel ? Peu importent les critères actuels de la définition. Le mot à l'époque n'est d'ailleurs qu'un adjectif, le concept n'existe pas. Ceux qui pensent le plus intensément et le plus loin la révolution (comme ce sera le cas, en général, pour la contre-révolution et la restauration) y agissent directement, à l'assemblée, dans les comités ou dans la presse. Rien ne se passe sans leurs avis, sans leur pression. L'atmosphère parisienne est en partie échauffée et entretenue par eux ; en province la propagande révolutionnaire est intense, fait son effet. Le contexte, la pression populaire constante, la position politique dominante des Montagnards, fait que les questions sociales, les préoccupation premières du peuple (notamment celle des subsistances) ne peuvent pas ne pas être débattues, de la Convention aux assemblées de section. Le pouvoir a ses réserves vis-à-vis de la rue, des Enragés en particulier, qui ont une forte audience. Mais il se trouve toujours des députés pour raviver les débats ; et puis il y a les journaux populaires, le club des Cordeliers, relais des opinions d' "extrême gauche". Les sociétés de femmes approfondissent encore le rapprochement, de par leur rapport direct à ceux qui mènent et pensent la révolution. Elles ont leur influence sur ces "intellectuels", notamment par leur pouvoir de subversion, le danger insurrectionnel qu'elles représentent, l'instabilité qu'elles participent à attiser.
Il faut poser cette question du rapport entre la pensée de la politique et les classes populaires, à chaque moment de l'histoire, et en particulier dans les moments insurrectionnels. Ce rapport a fortement évolué. Aujourd'hui les "intellectuels" sont une institution, certainement l'opposé de l'homme d'action, même si certains, comme Daniel Bensaïd, s'occupent avant tout de lier pensée et action. Il faut porter l'analyse sur le rapport entre les théories sociales et politiques et les classes populaires, dans le mouvement ouvrier, dans 1848, dans la Commune, dans 1905 et 1917, dans le Parti communiste, dans la révolution espagnole, dans mai 68, etc.
Cette question, surtout, est à poser pour aujourd'hui. Et poser encore ce qu'est la rencontre, si elle n'est pas une idée creuse, si elle a véritablement un sens, une histoire.
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