lundi 29 décembre 2008

1793 : travailler plus pour gagner BEAUCOUP plus




"L'équipe qui assuma, pendant l'an II, la conduite de la Révolution se constitua entre le 10 juillet et le 20 septembre. Elle comprit onze membres, après l'élimination du bel Hérault de Séchelles, et occupa la scène pendant dix mois. Robespierre lui apporta son éxpérience et son sens politique ; Barère, sa plume alerte ; Jeanbon Saint-André, Carnot, Lindet, les deux Prieur, leurs connaissances spéciales et leur méthode ; Couthon, Saint-Just, Collot d'Herbois, Billaud-Varenne, leur fougue et leur audace. Tous appartenaient à la petite bourgeoisie d'Ancien Régime, travailleuse et économe. Le doyen n'atteignait pas 48 ans et le doyen en avait 26. Leur personnalité accusée, leurs tempéraments, le surmenage entraînèrent des heurts. Leurs divergences d'opinion furent réelles. Lindet, Carnot, conservateurs sociaux, réfusèrent de s'inscrire aux Jacobins, tandis que Billaud et Collot inclinaient vers la sans-culotterie. Mais ils relèguèrent au second plan leurs préoccupations sentimentales, familiales oup professionnelles, pour consacrer tous leurs instants au service de la patrie.

On demeure confondu par leur puissance de travail et leur extraordinaire activité. Le matin, dès sept heures, ils lisaient les premières dépêches, traitaient en particulier des détails de tous ordres. L'après-midi, plusieurs se rendaient à la Convention, puis le soir, aux Jacobins. Vers huit heures, ils se réunissaient, et leurs discussions se prolongeaient très avant dans la nuit. Gagnés par le sommeil, ils prenaient parfois un peu de repos furtif sur des lits de camp dréssés dans la salle même. Entre eux aucune intimité réelle. Aucun loisir, aucune détente. Ils répugnaient aux "brillants accessoires" qui accompagnent ordinairement la puissance et se contentaient de leurs appointements de députés, dix-huit livres assignats par jour. S'ils dînaent au restaurant voisin, c'était à huit sols.

La multiplicité des affaires, plus de cinq cents par jour, leur interdisait de les examiner toutes en commun. Enregistrées, elles étaient réparties entre les services dont le nombre des employés passa, dans les trois mois d'hiver, de 67 à 252. Ceux qui les dirigeaient, "les gens d'examen", Carnot à le Guerre, Prieur (de la Côte-d'Or) aux Armes et Poudres, Lindet aux Approvisionnements, portaient, pour les dispositions particulières, une responsabilité plus grande, mais, par essence, le pouvoir de décision fut collégial et les arrêtés exigèrent au moins trois signatures. Les "gens de la haute main" - Robespierre, Saint-Just et Couthon - auxquels incombaient les grandes affaires, ne se distinguaient pas des "révolutionnaires" Billaud et Collot, chargés de la correspondance. Leurs actions concertées ou isolées participèrent de la même rigueur doctrinale. Jusqu'à Thermidor, la solidarité institutionnelle fut respectée et le secret des débats rigoureusement préservé.

En principe, le Comité resta "fermé et inaccessible" aux démarches passionnelles, mais réclama sans cesse l'aval de la Convention, s'abritant derrière elle. "C'est une portion, un résumé de vous-mêmes, on ne peut l'accuser injustement sans vous attaquer tous", déclara Barère aux députés qui, chaque mois, confirmèrent ses pouvoirs. Jusqu'aux premières victoires de l'automne de 1793 il risqua son existence, ainsi qu'un ministère parlementaire. Comme celle des autres Comités, ses initiatives furent diffusées, commentées et discutées avant d'être décrétées ; il ne lui suffisait pas de les présenter pour que l'Assemblées s'inclinât. Couthon, Barère, Collot, plus souvent que Robespierre, défendirent devant elle la politique d'un gouvernement qui refusait ce nom. "Nous sommes le bras qu'elle fait agir."

Même limitée à l'exécution, son influence fut considérable. (...) L'opinion reconnut son autorité et l'ennemi se persuada qu'elle était absolue. Cette sujétion n'apparaît pas dans les rapports humains. Les députés se conduisirent en "collègues". Spontanément, ils transmirent leurs informations et suggérèrent des informations au Comité. Celui-ci en tint compte et porta aux situations locales une attention continue. Si Robespierre et Barère ne quittèrent pas Paris, ses autres membres, surtout Jeanbon Saint-André, Prieur (de la Marne) et Saint-Just, s'absentèrent souvent. Au même titre que les Montagnards de la Convention, ils assumèrent de longues et pénibles missions."



La République jacobine
, Marc Bouloiseau (Points Histoire)



J'ai trouvé très beau ce passage sur le Comité de salut public. On est loin des fauves démocratiques excités par le feu et le sang. Bien sûr l'histoire de 1792-1794 est dure, est violente. Mais elle n'existe pas sans son contexte, avec la guerre contre l'Europe et la contre-révolution intérieure. Surtout elle est le fondement, l'expérience radicale de la démocratie et du combat pour l'égalité. On rêve surtout de Mai 68, or la référence, je crois, à 1793 est bien plus profonde et subversive pour repenser notre révolution égalitaire.



Ah ça ira, ça ira, ça ira !...

vendredi 26 décembre 2008

jeudi 25 décembre 2008

Pour avancer vraiment dans mon travail sur le langage, dans l'écriture, aller plus loin intellectuellement et essentiellement, dépasser le lyrisme et la jouissance d'énonciation - interroger, comment on use du langage (mais plus seulement), à quoi il sert, qu'est-ce qu'il dit, comment il dit, avec quel lien au monde, quel lien à l'éthique. En vérité je n'ai jamais travaillé sur le langage - j'ai illustré, dessinaillé. Il faut poser dans l'écriture son usage, sons sens, sa façon de lier les êtres entre eux et les êtres aux choses, son rapport à l'ordre, à la subversion. Non plus tellement pourquoi on dit, mais qu'est-ce qu'on dit, et comment, et croyant dire quoi, et disant effectivement quoi ?

La poésie : non plus mettre le langage sur le monde, mais le poser par rapport au monde, aussi contre le monde, comme un conflit, et une velléité de contact entre l'homme (le sujet) et le monde.

Je dis, donc j'oppose ma subjectivité.

Le monde n'en est pas moins là, et je me frotte par le langage avec lui. D'autant plus que le langage est social, il est je et nous. La poésie est ce combat, c'est une exploration de l'énonciation et du sens de l'énonciation.

Ainsi je ne dois pas écrire en essayant de faire exister des images, des idées, des projections, mais en luttant, à chaque seconde, avec ma capacité à les comprendre et à les exprimer, à parler, à produire du sens. Le langage écrit sera ainsi toujours questions et combat.

A cause de tout cela le langage est le socle et le noyau de la politique. Penser le langage est le premier impératif. Pour ne pas parler du monde comme élément extérieur, observable en soi, mais parler de notre relation à lui ; pour ne pas se contenter du plaisir d'énoncer (en ce qui concerne la poésie).

En cela la place du poète, de l'artiste est centrale dans la société. C'est lui qui fait se déplacer les perceptions, les compréhensions du langage. Une révolution de la perception est une révolution de la perception du sens, des moyens d'accéder au sens, de l'exprimer. Comme notre vie n'est qu'une relation avec le sens, la poésie est un moyen d'être.

La poésie est donc profondément centrale pour la société, puisqu'elle fait circuler le sens, qu'elle montre le sens au sujet, donc montre à la société, en montrant les changements et le devenir du sens, le sens lui-même.

Ce qui désigne le sens ne peut que révéler l'imposture de l'ordre. Appeler à chercher du sens. Cette recherche perpétuelle du sens, c'est la Révolution.

Levantines suite



VOSKHICHTCHENIE

Gardez vos moutons et gardez vos yeux pour ces plaines
Sans fleur sans coupole où l'on sonne
L'heure des jardins tranquilles, la neige
Qui sent, qui bruisse, qui charge, adoucit les épaules
Juste pour le bras de celle qui vient sans bruit
Par derrière l'église, pas de loup

Et les chemins vers la rivière
Sont sacrés couverts de prêtres
Mais les enfants insolents aux portes
Eclatent plus fort que la neige
Outrageant les bénédictions langage de neige langage de rivière
Chemins couverts de prêtres et croix qu'on érige
Comme des faisceaux aux portails des potagers

Ce n'est qu'appels, appels de cris, appels défaits, appels de fous
Loin du jardin doucereux
Au soleil sur les théières
Aux mains qui passent aux chaises aux marronniers
Et dans le ciel d'automne la rondeur des monastères
Me plie à la chaleur, se rapprocher, se rapprocher, pleurer...

Proust conservateur ?

Un homme parle ici de Proust. Et dans son discours - voilà comment la phénoménologie est conservatrice. Proust lui n'est pas conplètement conservateur.
Mais dans le commentaire de Proust par le mec, avec des outils d'analyse moderne, la science de l'homme, la phénoménologie, il montre qu'on ne peut jamais être content du monde, que la déception attend partout, et que face à cela seule l'imagination est absolue. Et donc l'art, ici la littérature. Qui permet d'échapper au temps, à l'espace - c'est vrai, mais il parle d'"ordinaire". C'est là que le chien est enterré. Qu'est-ce qui est ordinaire ? Il détache la vie avec les oeuvres (extraordinaire) de la vie hors des oeuvres (ordinaire). Dualisme. Oui, l'imagination est aussi la réalité. Mais elle n'est pas seule extraordinaire, et l'art et la vie (la politique, le social, l'acte, l'éthique) sont complètement liés, en conflit permanent, mais consubstantiels. C'est cette catégorie ordinaire-extraordinaire qui, en sous-entendant que la vie intérieure est moins ordinaire que l'autre, n'invite pas à agir dans l'autre, et fait oublier qu'agir en littérature, c'est agir dans le monde ; c'est, donc, cette catégorisation qui est du parti de l'ordre.

Autocritique de "Les pensées et les roses"

Une réflexion (déjà ancienne) écrite loin d'ici :


La relecture de Crime et châtiment et les évènements de ces dernières semaines m'ont poussé à un recadrage sur l'homme ; mais aussi cette relecture de mes nouvelles qui m'a enfin mis devant les yeux la faiblesse de Les pensées et les roses, sa mignardise de Fragonard. La nouvelle précédente, bien qu'écrite avec énormément de jeunesse et un style peu ouvragé, s'est enfin révélée beaucoup plus forte : de cela qu'elle repose et vit avant tout sur des enjeux humains, et non sur de nuances de couleur ou des plaisirs ornementaux. Ce terme d'enjeu doit être un des plus importants à garder en mémoire, car se sont eux, les enjeux, la vraie structure du récit - non pas les motifs comme je l'avait cru, ni les mouvements de couleur ou de ligne. Le gothique en effet a été responsable. Les ornements ne doivent exister que par l'enjeu, comme reflets de l'âme ; dans la prose ils ne sont pas le mouvement de l'oeuvre eux-mêmes, comme en architecture ou en peinture.
L'homme intérieur, les événements humains seuls sont ce mouvement ; les motifs poétiques doivent en être les créateurs profonds, tirés de l'expérience, des obsessions, des penchants, des refuges de l'âme humaine. Dessiner un motif pour le seul plaisir des yeux est une faiblesse dans la prose.
Dans La Maestà c'est la délicatesse humaine et la tension intérieure qui font le pouvoir du récit : la faiblesse formelle est une limite mais n'empêche pas pas l'essentiel de toucher les sentiments ; le texte a une vie véritable parce qu'il maintient ses enjeux, qui sont ici moraux, mais aussi tout simplement vitaux (la vitalité même de Johann est menacée, et chaque mouvement du récit est un évènement de cette vie en balance - les passages d'ornementation ont des conséquences fortes). Les premières lignes de la nouvelle avaient allumé une tension (ce qui n'est pas obligatoire dans un long roman, mais s'impose dans une nouvelle ; en effet Les pensées et les roses a quelque chose d'un roman étranglé), et les dernières lignes, et le dénouement rappellent le commencement : la nouvelle existe. Le lecteur qui l'a lue a vécu avec elle.
Les pensées et les roses commence sur une flânerie innocente, et se termine à peu près de la même façon ; aucun sentiment porteur de ce qui va suivre n'est apporté dans les premiers paragraphes ; il ne s'agit que d'une promenade architecturale et florale. Le monde extérieur n'existe pas en fonction du regard intérieur et personnel, il n'existe donc en fait presque pas du tout. Dès le départ le récit est faible, mignard. L'enjeu ne vient tomber qu'à la moitié du texte, et c'est déjà beaucoup trop tard, surtout que rien n'a préparé à l'irruption de Marina. Toute la première moitié n'est qu'une flânerie bavarde. Les plaisirs de la forme, la recherche de délicatesse et de rondeur, les nuances de teinte et de ligne sont comme extérieures à la ligne essentielle du récit ; et bien pire, elles se sont substituées à elle. Jusqu'à la première évocation de Marina, il n'y a pas de ligne centrale, rien qui rassemble les mots pour en faire une nouvelle. L'illusion a été de croire que l'architecturation ornementale allait servir de structure, et même construire par reflets croisés l'humanité du récit. Celle-ci se révèle très faible. Puis, quand la tension naît enfin, les dessins, les formes prennent vie : le dessin de Marina, ses yeux ; la cathédrale en trombe ; mais le noeud se défait vite, et les ruelles anciennes redeviennent promenade, comme le beffroi et le ciel, parce qu'aucune tension humaine n'a été montée et ensuite gardée avec acharnement. Les pensées du titre n'ont aucune force de motif poétique, ils demeurent anaecdotiques, parce qu'ils ne révèlent rien de secrètement ni de profondément humain. Anecdotique comme Chénier, comme Henri III, comme les Chroniques de Froissart du début (cependant, concernant celles-ci, il n'y a peut-être pas de faute ; anecdotiques oui, mais leur mention anecdotique semble justement être un détail vivant, quoique désinvolte - justement parce que cette désinvolture est humaine). Le beffroi et le ciel, en revanche, qui auraient dû dire beaucoup, tombent à plat, ne jouant aucun rôle dans une succession d'évènements mettant la vie en jeu.
Les pensées et les roses est une promenade un peu pâle ; elle peut donner un plaisir de coin confortable, où l'on oublie beaucoup, mais elle ne transcende rien, ne fait pas éclater l'imaginaire de l'amour - ce qui était l'idée de la nouvelle. La Maestà remue bien plus, et laisse une émotion plus profonde, plus ramifiée, plus propre à toucher les cordes de la bonté humaine.

mercredi 24 décembre 2008

Levantines

Deux poèmes déjà démodés issus des Levantines :


SOIR BLANC

Ô Beauté des clochers debout sur l'air confus
Allumant des dédales
L'ombre enserre déjà de tintements perdus
Les longs chantiers ovales.

Mais comme je m'effraie que les Sereins sommeillent !
Leurs béates dérives
Laissent le ciel glacé dormir au fer des treilles
Blanc, sur la perspective.

Vous ! Saints extasiés qui tordent les coupoles
Le vent vous souffle au loin
Si l'on veut faire courber comme vapeur d'alcool
Votre flamme au matin.

Reste ce fleuve de cuivre que brûlent à l'horizon
Les longues cheminées
Et le désir atone de voir rougir le son
Des plaines dépouillées.



ТАВРИДА

Entre les montagnes rondes et les vallées gorgées
La route des maîtres en chute
Et des hommes usés
Vers la mer
- Des pas et des livres grossissent encore les vignes
Longues plages et longues langueurs
Les villes Simferopol Sébastopol Théodosie
Marche grecque
Dans la tiédeur et les floraisons

Là les abricotiers naissent et meurent sur les balcons
Les barques brillent
Et la rive s'ouvre en escaliers

De la plage jusque plus haut que les derniers cyprès
La couleur et la senteur sur les pentes
Somnolence des peuples - indolence du vent
Se perdre voir sous les fleurs
Rire d'une rue et rire de la vie

Et les paupières se ferment
Des lilas poussent et des envies d'amour
Qui peignent sur les murs et cherchent des visages...
Aimer toujours de loin
La mer et la Turquie viennent sonner sous les herbes
Une vieille Lada grimpe la côte
Entre les bleuets à moustache

Mais quand les soirs s'enroulent
Une femme évidemment
- Effroi - dans la longue rue marine
Marine avec des bruits avec des parfums
De femme
Fureur
Le long des barques
C'était déjà Tabriz
C'était Damas
Elle n'est ni jeune ni jolie
ИГНАТ БОРОДАТ

Dansez dansez jeunes grimpantes
Criez
Laissez tomber vos yeux horizontaux
Vos sirènes
Ce qui cloche les fauves iraniens
Vous trouverez toujours comme pour vous rattraper
Dans la danse si vous me laissez
Les bruits ouverts
Les rivières à butin
Les mimosas carnivores
Les révérences
Les secousses
Les philanthropes
Les champs gras
Et les gros Sphinx à tête de cerceaux


Versés comme des patrons


Réflexions après lecture de Modernité modernité de Meschonnic :

La métrique - cet exercice de domination de l'esprit sur le monde, qui catégorise en métaphores, et veut créer une harmonie factice. En rejetant, en fait, le monde.

Le rythme - le combat maintenant avec le monde, c'est-à-dire contre lui, mais tout aussi bien pour lui ; les accélérations et les liens, l'appel, l'indignation face à l'ordre.

A savoir que le poème, en général, est du côté du rythme. Mais le théoricien, le commentateur, celui qui tourne autour de l'oeuvre (et la sort du monde, de l'histoire dirait Meschonnic) est souvent dans l'autre camp.

Veillée de naissance

Aujourd'hui 5 nivôse an 216 de la République (anciennement jour de Noël)... naît un blog dans l'anonymat le plus exact. On s'y occupera de presser le raisin. J'en prends à témoin les saines personnes, ce ne sera pas en vain. Il va se passer des choses bien tôt. Il faudra alors s'organiser.


On dansera la Carmagnole !