
"L'équipe qui assuma, pendant l'an II, la conduite de la Révolution se constitua entre le 10 juillet et le 20 septembre. Elle comprit onze membres, après l'élimination du bel Hérault de Séchelles, et occupa la scène pendant dix mois. Robespierre lui apporta son éxpérience et son sens politique ; Barère, sa plume alerte ; Jeanbon Saint-André, Carnot, Lindet, les deux Prieur, leurs connaissances spéciales et leur méthode ; Couthon, Saint-Just, Collot d'Herbois, Billaud-Varenne, leur fougue et leur audace. Tous appartenaient à la petite bourgeoisie d'Ancien Régime, travailleuse et économe. Le doyen n'atteignait pas 48 ans et le doyen en avait 26. Leur personnalité accusée, leurs tempéraments, le surmenage entraînèrent des heurts. Leurs divergences d'opinion furent réelles. Lindet, Carnot, conservateurs sociaux, réfusèrent de s'inscrire aux Jacobins, tandis que Billaud et Collot inclinaient vers la sans-culotterie. Mais ils relèguèrent au second plan leurs préoccupations sentimentales, familiales oup professionnelles, pour consacrer tous leurs instants au service de la patrie.
On demeure confondu par leur puissance de travail et leur extraordinaire activité. Le matin, dès sept heures, ils lisaient les premières dépêches, traitaient en particulier des détails de tous ordres. L'après-midi, plusieurs se rendaient à la Convention, puis le soir, aux Jacobins. Vers huit heures, ils se réunissaient, et leurs discussions se prolongeaient très avant dans la nuit. Gagnés par le sommeil, ils prenaient parfois un peu de repos furtif sur des lits de camp dréssés dans la salle même. Entre eux aucune intimité réelle. Aucun loisir, aucune détente. Ils répugnaient aux "brillants accessoires" qui accompagnent ordinairement la puissance et se contentaient de leurs appointements de députés, dix-huit livres assignats par jour. S'ils dînaent au restaurant voisin, c'était à huit sols.
La multiplicité des affaires, plus de cinq cents par jour, leur interdisait de les examiner toutes en commun. Enregistrées, elles étaient réparties entre les services dont le nombre des employés passa, dans les trois mois d'hiver, de 67 à 252. Ceux qui les dirigeaient, "les gens d'examen", Carnot à le Guerre, Prieur (de la Côte-d'Or) aux Armes et Poudres, Lindet aux Approvisionnements, portaient, pour les dispositions particulières, une responsabilité plus grande, mais, par essence, le pouvoir de décision fut collégial et les arrêtés exigèrent au moins trois signatures. Les "gens de la haute main" - Robespierre, Saint-Just et Couthon - auxquels incombaient les grandes affaires, ne se distinguaient pas des "révolutionnaires" Billaud et Collot, chargés de la correspondance. Leurs actions concertées ou isolées participèrent de la même rigueur doctrinale. Jusqu'à Thermidor, la solidarité institutionnelle fut respectée et le secret des débats rigoureusement préservé.
En principe, le Comité resta "fermé et inaccessible" aux démarches passionnelles, mais réclama sans cesse l'aval de la Convention, s'abritant derrière elle. "C'est une portion, un résumé de vous-mêmes, on ne peut l'accuser injustement sans vous attaquer tous", déclara Barère aux députés qui, chaque mois, confirmèrent ses pouvoirs. Jusqu'aux premières victoires de l'automne de 1793 il risqua son existence, ainsi qu'un ministère parlementaire. Comme celle des autres Comités, ses initiatives furent diffusées, commentées et discutées avant d'être décrétées ; il ne lui suffisait pas de les présenter pour que l'Assemblées s'inclinât. Couthon, Barère, Collot, plus souvent que Robespierre, défendirent devant elle la politique d'un gouvernement qui refusait ce nom. "Nous sommes le bras qu'elle fait agir."
Même limitée à l'exécution, son influence fut considérable. (...) L'opinion reconnut son autorité et l'ennemi se persuada qu'elle était absolue. Cette sujétion n'apparaît pas dans les rapports humains. Les députés se conduisirent en "collègues". Spontanément, ils transmirent leurs informations et suggérèrent des informations au Comité. Celui-ci en tint compte et porta aux situations locales une attention continue. Si Robespierre et Barère ne quittèrent pas Paris, ses autres membres, surtout Jeanbon Saint-André, Prieur (de la Marne) et Saint-Just, s'absentèrent souvent. Au même titre que les Montagnards de la Convention, ils assumèrent de longues et pénibles missions."
La République jacobine, Marc Bouloiseau (Points Histoire)
J'ai trouvé très beau ce passage sur le Comité de salut public. On est loin des fauves démocratiques excités par le feu et le sang. Bien sûr l'histoire de 1792-1794 est dure, est violente. Mais elle n'existe pas sans son contexte, avec la guerre contre l'Europe et la contre-révolution intérieure. Surtout elle est le fondement, l'expérience radicale de la démocratie et du combat pour l'égalité. On rêve surtout de Mai 68, or la référence, je crois, à 1793 est bien plus profonde et subversive pour repenser notre révolution égalitaire.
Ah ça ira, ça ira, ça ira !...
oui, c'est la pensée libérale qu'il faut toujours remettre en cause. Parce que l'idéal démocratique, la fondation d'une société égalitaire repose sur la remise en cause de cette pensée. Et puis il faudrait aussi définir ce que c'est qu'une société égalitaire. Les libéraux pensent que la notre l'est suffisamment, ou ne peut l'être plus. Combattre pour un idéal c'est beau, oui. Et cet extrait ça me fait penser qu'une logique de travail ça doit s'inspirer de choses comme cela, conduite par de la rigueur et des intransigeances, contre "L'INTESTINATION" des rapports!
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