jeudi 25 décembre 2008

Autocritique de "Les pensées et les roses"

Une réflexion (déjà ancienne) écrite loin d'ici :


La relecture de Crime et châtiment et les évènements de ces dernières semaines m'ont poussé à un recadrage sur l'homme ; mais aussi cette relecture de mes nouvelles qui m'a enfin mis devant les yeux la faiblesse de Les pensées et les roses, sa mignardise de Fragonard. La nouvelle précédente, bien qu'écrite avec énormément de jeunesse et un style peu ouvragé, s'est enfin révélée beaucoup plus forte : de cela qu'elle repose et vit avant tout sur des enjeux humains, et non sur de nuances de couleur ou des plaisirs ornementaux. Ce terme d'enjeu doit être un des plus importants à garder en mémoire, car se sont eux, les enjeux, la vraie structure du récit - non pas les motifs comme je l'avait cru, ni les mouvements de couleur ou de ligne. Le gothique en effet a été responsable. Les ornements ne doivent exister que par l'enjeu, comme reflets de l'âme ; dans la prose ils ne sont pas le mouvement de l'oeuvre eux-mêmes, comme en architecture ou en peinture.
L'homme intérieur, les événements humains seuls sont ce mouvement ; les motifs poétiques doivent en être les créateurs profonds, tirés de l'expérience, des obsessions, des penchants, des refuges de l'âme humaine. Dessiner un motif pour le seul plaisir des yeux est une faiblesse dans la prose.
Dans La Maestà c'est la délicatesse humaine et la tension intérieure qui font le pouvoir du récit : la faiblesse formelle est une limite mais n'empêche pas pas l'essentiel de toucher les sentiments ; le texte a une vie véritable parce qu'il maintient ses enjeux, qui sont ici moraux, mais aussi tout simplement vitaux (la vitalité même de Johann est menacée, et chaque mouvement du récit est un évènement de cette vie en balance - les passages d'ornementation ont des conséquences fortes). Les premières lignes de la nouvelle avaient allumé une tension (ce qui n'est pas obligatoire dans un long roman, mais s'impose dans une nouvelle ; en effet Les pensées et les roses a quelque chose d'un roman étranglé), et les dernières lignes, et le dénouement rappellent le commencement : la nouvelle existe. Le lecteur qui l'a lue a vécu avec elle.
Les pensées et les roses commence sur une flânerie innocente, et se termine à peu près de la même façon ; aucun sentiment porteur de ce qui va suivre n'est apporté dans les premiers paragraphes ; il ne s'agit que d'une promenade architecturale et florale. Le monde extérieur n'existe pas en fonction du regard intérieur et personnel, il n'existe donc en fait presque pas du tout. Dès le départ le récit est faible, mignard. L'enjeu ne vient tomber qu'à la moitié du texte, et c'est déjà beaucoup trop tard, surtout que rien n'a préparé à l'irruption de Marina. Toute la première moitié n'est qu'une flânerie bavarde. Les plaisirs de la forme, la recherche de délicatesse et de rondeur, les nuances de teinte et de ligne sont comme extérieures à la ligne essentielle du récit ; et bien pire, elles se sont substituées à elle. Jusqu'à la première évocation de Marina, il n'y a pas de ligne centrale, rien qui rassemble les mots pour en faire une nouvelle. L'illusion a été de croire que l'architecturation ornementale allait servir de structure, et même construire par reflets croisés l'humanité du récit. Celle-ci se révèle très faible. Puis, quand la tension naît enfin, les dessins, les formes prennent vie : le dessin de Marina, ses yeux ; la cathédrale en trombe ; mais le noeud se défait vite, et les ruelles anciennes redeviennent promenade, comme le beffroi et le ciel, parce qu'aucune tension humaine n'a été montée et ensuite gardée avec acharnement. Les pensées du titre n'ont aucune force de motif poétique, ils demeurent anaecdotiques, parce qu'ils ne révèlent rien de secrètement ni de profondément humain. Anecdotique comme Chénier, comme Henri III, comme les Chroniques de Froissart du début (cependant, concernant celles-ci, il n'y a peut-être pas de faute ; anecdotiques oui, mais leur mention anecdotique semble justement être un détail vivant, quoique désinvolte - justement parce que cette désinvolture est humaine). Le beffroi et le ciel, en revanche, qui auraient dû dire beaucoup, tombent à plat, ne jouant aucun rôle dans une succession d'évènements mettant la vie en jeu.
Les pensées et les roses est une promenade un peu pâle ; elle peut donner un plaisir de coin confortable, où l'on oublie beaucoup, mais elle ne transcende rien, ne fait pas éclater l'imaginaire de l'amour - ce qui était l'idée de la nouvelle. La Maestà remue bien plus, et laisse une émotion plus profonde, plus ramifiée, plus propre à toucher les cordes de la bonté humaine.

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